Mes carnets du Japon

10 ans plus tard, je repars au Japon

Personne ne me croit quand je dis que je n’ai jamais rêvé de vivre au Japon, et pourtant c’est vrai.

Je n’ai jamais fait partie de ces personnes qui savent depuis l’enfance qu’un jour elles quitteront la France pour aller s’installer à l’autre bout du monde. Je n’ai jamais eu de grande révélation, ni vraiment construit ma vie autour de cette idée. J’avais pour objectif d’y aller, au moins pour voir ma chanteuse préférée, mais même après avoir commencé à apprendre le japonais, même après mes premiers voyages, je ne crois pas m’être jamais dit sérieusement « Plus tard, je vivrai là-bas ».

En revanche, chaque fois que j’en repartais, j’avais envie d’y retourner. Cette envie revenait toujours, même lorsque les mois passaient et que mon quotidien en France reprenait son cours. Elle n’était pas forcément urgente ni présente en permanence, mais elle restait quelque part en arrière-plan. Je pouvais ne pas y penser pendant un moment, puis une chanson, une photo, une conversation ou simplement un souvenir suffisait à la faire remonter.

Pendant longtemps, je n’ai pas vraiment cherché à comprendre pourquoi.

Aujourd’hui, ça fait exactement dix ans, jour pour jour, que je suis rentrée en France après mon PVT, et cette date me remue forcément un peu parce que je me souviens encore très bien de l’état dans lequel ce retour m’avait laissée. J’étais désemparée et surtout incapable de mettre des mots sur ce que je ressentais. Je savais simplement que quelque chose me manquait énormément, sans parvenir à déterminer si c’était le pays, les gens, la vie que j’y avais menée ou autre chose encore.

Bien sûr, il y avait probablement une part de blues du retour. Je venais de passer une année à l’étranger, de vivre énormément de choses et de construire un quotidien complètement différent, puis tout s’était arrêté d’un coup. Mais même à l’époque, j’avais l’impression que ce que je ressentais allait un peu plus loin que ça, sans réussir à comprendre.

La vie a continué malgré tout, et entre la Angélique qui est rentrée en France en septembre 2016 et celle qui écrit ces lignes aujourd’hui, il y a pratiquement toute ma vingtaine. J’ai changé quatre fois de travail et déménagé à peu près autant. J’ai grandi, aimé, perdu des proches, rencontré de nouvelles personnes, accueilli mes animaux, traversé une dépression, lancé des projets, abandonné certaines choses et essayé d’en construire d’autres. Il y a eu des périodes où je savais à peu près où j’allais et d’autres où tentais simplement de survivre.

En dix ans, ma vie a énormément changé, mais l’envie de retourner au Japon, elle, n’a jamais vraiment disparu. Pour moi, l’explication était évidente : j’aime énormément ce pays, sa langue occupe une place immense dans ma vie, tout comme sa culture, et j’y avais vécu des moments très importants pour moi. Il était donc logique que j’aie envie d’y revenir. Avec le recul, je comprends pourtant que ce n’était pas seulement ça. Ce qui me manquait n’était pas uniquement le Japon en tant que pays, mais la manière dont je me sentais lorsque j’y étais.

Je crois que c’est le premier endroit où je me suis réellement sentie chez moi, et je n’avais jamais réalisé avant récemment à quel point j’avais passé ma vie à chercher cette sensation.

Petite, je vivais chez mes grands-parents, mais je me suis toujours sentie de trop. C’était l’endroit où j’habitais, bien sûr, mais je n’avais pas vraiment le sentiment d’y avoir ma place. Plus tard, il y a eu la vie adulte, les appartements, même une maison. Des déménagements successifs, les nouvelles clés et les cartons que j’ouvrais en espérant toujours que, cette fois, quelque chose serait différent.

J’installais mes meubles, je rangeais mes affaires, je prenais de nouvelles habitudes, et matériellement, j’étais « chez moi ». Pourtant, je n’ai jamais vraiment réussi à me sentir apaisée de cette manière-là. J’avais un toit, mes vêtements dans les placards, mes livres sur les étagères et tout ce qui est censé donner l’impression d’être installé quelque part, mais au fond j’avais toujours cette sensation étrange de n’être que de passage. Comme si aucun endroit ne m’appartenait vraiment et comme si, moi non plus, je n’appartenais complètement nulle part.

Je croyais que se sentir chez soi signifiait simplement avoir son propre logement, son indépendance et la liberté d’organiser sa vie comme on l’entend. Aujourd’hui, je crois que c’est beaucoup plus difficile à définir, parce que ça a surtout à voir avec une forme de calme intérieur. C’est peut-être l’endroit où l’on cesse de se demander si l’on est vraiment à sa place.

Je ne saurais même pas dire à quel moment précis j’ai commencé à ressentir ça au Japon. Il n’y a pas eu de révélation particulière. Je me suis simplement rendu compte, à un moment donné, que je m’y sentais bien d’une manière que je ne connaissais pas ailleurs. Ce n’était pas seulement l’excitation d’être à l’étranger ou le plaisir de découvrir un pays que j’aimais déjà. C’était quelque chose de beaucoup plus banal, au meilleur sens du terme.

Je pouvais prendre le train, aller travailler, faire mes courses, retrouver quelqu’un pour manger ou simplement rentrer le soir sans avoir cette impression permanente de chercher où était ma place. Avec les années, il y a aussi eu les gens. Certains me sont devenus profondément chers, et énormément de souvenirs se sont accumulés au point de ne plus ressembler à des « souvenirs du Japon », mais simplement à des morceaux de ma vie. Et surtout, j’y ai trouvé une famille. Des personnes auprès de qui je n’avais pas à justifier ma présence ni à me demander si je dérangeais.

Je sais maintenant pourquoi chacun de mes départs me faisait autant de mal. Ce n’était pas seulement parce que je quittais un pays que j’aimais ou des personnes auxquelles j’étais attachée. J’avais vraiment l’impression de laisser une partie de moi derrière.

J’ai souvent pensé à cette sensation comme au fait de laisser une partie de mon âme sur place. Quelque chose de moi restait là-bas et, en rentrant en France, j’avais l’impression de revenir avec une partie manquante que je n’arrivais pas vraiment à identifier.

Aujourd’hui, dix ans plus tard, je suis de nouveau entourée de cartons, sauf que cette fois ils ne servent pas à fermer une parenthèse japonaise pour rentrer en France. Je prépare mes affaires pour y retourner et, surtout, pour y construire ma vie. J’aime penser que la jeune adulte que j’étais en 2016 aurait été rassurée de savoir que ce qu’elle vivait ce jour-là n’était pas la fin, mais le début d’une longue parenthèse avant du mieux.

Depuis le début, je cherchais simplement à rentrer chez moi.

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