Cette semaine, je voulais revenir sur un sujet qui a profondément marqué l’actualité musicale japonaise récente : l’annonce de COCONA, membre du groupe XG.
Une prise de parole qui a suscité de nombreuses réactions, parfois très violentes. Pour beaucoup, ce message a pu sembler difficile à comprendre, voire anecdotique. Pourtant, il s’inscrit dans un contexte bien plus large qui mérite d’être expliqué.
Avant de parler de COCONA, il est nécessaire de s’arrêter un instant sur XG.
Si vous vous intéressez de près ou de loin à la musique asiatique, vous avez probablement déjà croisé ce nom, ou visionné l’un de leurs clips.
XG est un groupe japonais dont l’ambition affichée est clairement internationale. Bien que formé au Japon, le groupe mène une grande partie de sa promotion en Corée du Sud et adopte des standards très proches de ceux de la K-pop. Très rapidement, XG s’est distingué par ses concepts visuels audacieux, souvent expérimentaux, parfois androgynes, ainsi que par des performances scéniques et des chorégraphies particulièrement exigeantes. Le groupe se situe volontairement en rupture avec les codes traditionnels de l’industrie « idol » : il les détourne, s’amuse avec, et laisse une place bien plus importante à l’expression individuelle de chacun de ses membres que ce que l’on observe habituellement dans ce milieu.
COCONA s’était déjà retrouvé sous le feu des projecteurs en 2023, lorsqu’il s’est rasé le crâne pour un clip. Un geste qui, dans une industrie où l’apparence des femmes est extrêmement codifiée et normée, restait presque sans précédent pour une artiste perçue comme féminine. Cette image a fait le tour des réseaux sociaux. Elle est rapidement devenue un signe distinctif, un marqueur fort de son identité artistique, et a contribué à faire connaître COCONA à un public bien plus large.
Et il y a quelques jours, le jour de son anniversaire, de sa majorité – qui est de 20 ans au Japon – il a publié un post Instagram, dans lequel il annonce être AFAB non-binaire transmasculin.
Ces termes peuvent sembler complexes ou abstraits, et il est normal de ne pas être immédiatement à l’aise avec eux. Je le suis moi-même encore en apprentissage. Pour tenter de les expliquer simplement : à la naissance, la société et le corps médical ont assigné à COCONA le genre féminin, en se basant sur son corps. Pourtant, au fil du temps, il s’est rendu compte que cette identité ne correspondait pas à ce qu’il ressentait profondément. Face à cela, beaucoup de personnes raisonnent encore selon une logique binaire : si tu n’es pas une femme, alors tu dois être un homme. Or, la notion de non-binarité remet précisément en question cette vision rigide du genre, qui ne laisse place qu’à deux options possibles. COCONA ne se reconnaît ni dans la catégorie « femme », ni dans celle d’ »homme », et refuse d’être enfermé dans ces étiquettes. Si l’on imagine le genre comme un spectre plutôt que comme une opposition stricte, COCONA se situe davantage du côté du masculin. C’est dans ce sens qu’il utilise le terme « transmasculin ». Ça ne signifie pas qu’il se considère comme un homme, mais qu’il se sent plus proche du masculin, sans adhérer à une définition figée de ce que serait un homme selon les normes sociales dominantes.
Dans son message, COCONA explique avec beaucoup de clarté que, bien que la société l’ait toujours perçu comme une femme, cette perception ne correspondait pas à son identité réelle. Il évoque le long cheminement personnel que cela a impliqué : apprendre à se comprendre, à s’accepter, et à faire des choix pour vivre de manière plus alignée avec ce qu’il ressent. Il mentionne également avoir subi une mammectomie de masculinisation et choisit de partager ses cicatrices. Un geste fort, à la fois intime et politique, dans un milieu où le corps des artistes est habituellement lissé, contrôlé et rarement montré dans sa réalité.
Sans surprise, cette annonce a provoqué une vague de réactions contrastées. « Pourquoi faire une annonce publique pour quelque chose d’aussi personnel ? », « Pourquoi ne pas le garder pour soi ? » Nous ne sommes pas tous au même stade de réflexion sur ces sujets, et il est important de le reconnaître. Mais le contexte dans lequel cette annonce a été faite explique largement pourquoi elle a autant fait parler.
Déjà, il faut comprendre dans quel type d’industrie s’inscrit XG. Bien qu’étant un groupe japonais, il évolue dans un cadre fortement influencé par la K-pop. Dans l’imaginaire collectif, cela en fait un groupe assimilé à cette industrie, avec tout ce que cela implique : un environnement très contrôlé, normatif, où l’image, le genre, la sexualité et même la personnalité publique des artistes sont étroitement surveillés. Dans ce type d’industrie, au Japon comme en Corée du Sud, de nombreux artistes dissimulent leur orientation sexuelle ou leur identité de genre par crainte des répercussions. C’est dans ce contexte que sont apparus des commentaires tels que : « Pourquoi avoir rejoint un girls group ? » ou « Tu aurais pu laisser ta place à quelqu’un d’autre ». Ces réactions reposent sur l’idée que l’identité de genre d’une personne devrait automatiquement déterminer le type de groupe dans lequel elle a le droit d’exister, comme si un groupe féminin constituait une prison identitaire dont il serait interdit de sortir.
Ces réactions s’expliquent aussi par une tendance plus large : ces dernières années, l’industrie idol japonaise connaît un retour très marqué à des codes de genre extrêmement stricts. Après une période où certains groupes semblaient s’éloigner des stéréotypes, on observe aujourd’hui un net retour en arrière. Les projets mettent à nouveau en avant des images très genrées : des artistes féminines ultra-kawaii, hyper codifiées, et des artistes masculins tout aussi normés. Même si certains groupes ou artistes tentent encore de bousculer ces cadres, l’industrie semble se refermer sur des représentations de genre rigides et « rassurantes » parce que familières. L’annonce de COCONA arrive donc à contre-courant de cette dynamique, ce qui explique à la fois pourquoi elle dérange autant et pourquoi elle est si puissante.
Un aspect que je n’ai pas vu abordé dans beaucoup de contenus sur cette annonce et qui pourtant me semble essentiel, c’est le contexte juridique et social japonais concernant les minorités de genre.
Il y a à peine deux ans, la cour suprême du Japon a jugé inconstitutionnelle une loi qui obligeait les personnes transgenres à subir une opération chirurgicale, notamment une stérilisation, pour pouvoir changer légalement de genre à l’état civil. Jusqu’à très récemment, une personne trans devait donc passer par une intervention médicale lourde, irréversible et imposée par la loi simplement pour que son identité soit reconnue officiellement. Cette décision a marqué un tournant historique, mais elle souligne aussi à quel point ces questions sont récentes au Japon. Et surtout, les avancées restent limitées. Changer légalement de genre demeure un parcours long, complexe et souvent humiliant.
Plus largement, les droits des personnes LGBTQ+ restent extrêmement restreints. Pas plus tard qu’il y a deux semaines, la haute cour de Tokyo a affirmé que l’interdiction du mariage pour les couples de même sexe est constitutionnelle. Concrètement, ça veut dire que deux personnes du même sexe ne peuvent pas se marier et n’ont aucune protection juridique : pas de droits hospitaliers, pas de droits successoraux, de grandes difficultés pour louer un logement, acheter un bien, faire un crédit, adopter ou simplement être reconnues comme un couple, même après dix, quinze ou vingt ans de vie commune.
C’est dans ce contexte pesant que COCONA choisit de parler ouvertement de son identité, à seulement vingt ans, alors que sa carrière est en pleine ascension, dans une industrie qui tolère difficilement la différence. Ce qui rend cette annonce encore plus marquante, c’est le soutien public de son agence. Le PDG a publié un message officiel pour soutenir COCONA, en insistant sur le respect de son identité et sur l’importance de son bien-être. Dans un milieu où les agences contrôlent presque tout, une telle prise de position est rare et implique nécessairement une prise de risque. Le soutien des autres membres du groupe envoie un message tout aussi clair : COCONA n’est pas seul, et son identité n’est pas un problème à dissimuler.
Je ne pense pas que COCONA ait fait ce post dans l’objectif de provoquer un débat ou de créer un choc médiatique. Il semble avant tout avoir choisi de s’exprimer librement, de dire qui il est. Mais, qu’on le veuille ou non, cette annonce a eu un impact considérable. Elle peut offrir un repère à des jeunes qui n’osaient pas exister, créer un précédent dans une industrie ultra-normée, et obliger les médias à expliquer des notions comme AFAB, non-binaire ou transmasculin, plutôt que de les ignorer. Elle ouvre aussi des discussions nécessaires dans une société où ces sujets restent largement invisibilisés.
Il y a eu des réactions négatives, mais aussi énormément de soutien et des prises de parole très réfléchies de beaucoup d’artistes, dont un message du chanteur Reiko, que je trouve particulièrement juste et qui, à mon sens, résume parfaitement la situation et qui fera une bonne conclusion.
Être LGBTQ+, c’est justement le fait que la personne que l’on aime (l’orientation sexuelle) ou la façon dont on se perçoit soi-même (l’identité de genre) ne correspondent pas à ce que la société considère comme la “majorité”. Et franchement, je comprends que les personnes qui font partie de cette majorité se disent « je ne pige pas trop… » Mais après avoir pris conscience des différences entre soi et l’autre, il faut aussi être capable de regarder ce qui se cache derrière le malaise ou le rejet : les préjugés et les idées reçues. Ce n’est pas le respect en lui-même qui est difficile. Ce sont ces a priori qui rendent le respect difficile. Je peux comprendre que certaines personnes aient envie de critiquer son choix. Mais je trouve ça franchement idiot de commenter sans avoir ni les connaissances ni la compréhension nécessaires pour juger. Souvent, c’est parce qu’on n’est même pas conscients qu’on est ignorant. Savoir si un choix ou une décision rend quelqu’un heureux, c’est uniquement à la personne concernée d’en décider. Les avis des autres, en réalité, n’ont pas vraiment de sens. (Même mon propre post, au fond, n’a pas tant d’importance que ça.) »

