Angélique Mariet

Interprète, traductrice et autrice
Je partage mon amour pour le Japon sur internet depuis plus de 10 ans.

Miniature de vidéo Youtube avec une image d'ours et le kanji japonais

Pourquoi les ours attaquent de plus en plus au Japon ?

Chaque année au Japon, un kanji (caractère chinois) est choisi pour représenter l’année écoulée. Pour 2025, le choix s’est porté sur 熊 (くま) : l’ours1.

Un choix qui peut surprendre au premier abord, mais qui devient immédiatement plus clair lorsqu’on s’intéresse à l’actualité récente. Depuis plusieurs mois, les attaques d’ours se multiplient au Japon, au point de devenir un véritable sujet de société. Les chiffres provisoires publiés pour l’année fiscale 2025 font état de plus de 200 incidents, plus de 230 blessés, et au moins une dizaine de décès liés à des attaques d’ours2.

Ce qui frappe surtout, c’est que ces rencontres ne se produisent plus uniquement au cœur de montagnes reculées ou lors de randonnées isolées. Les ours apparaissent désormais dans des contextes beaucoup plus quotidiens : dans des champs agricoles, le long de routes de campagne, à la périphérie de villages, parfois même aux abords des habitations. Voir un ours n’est donc plus aussi exceptionnel qu’avant, mais cela reste extrêmement dangereux, et souvent source d’angoisse pour les habitants comme pour les touristes.

Quelles espèces d’ours sont concernées au Japon ?

Au Japon, deux espèces sont principalement impliquées dans ces incidents.

Sur l’île principale de Honshû, ainsi que sur Shikoku, on trouve le ツキノワグマ, l’ours noir d’Asie. Plus petit que son cousin brun, il n’en reste pas moins puissant et potentiellement dangereux, surtout lorsqu’il est surpris ou affamé.

À Hokkaidô, en revanche, vit le ヒグマ, l’ours brun. Plus massif, plus fort, et historiquement responsable d’attaques plus graves, il occupe une place particulière dans l’imaginaire japonais, notamment dans le nord du pays.

L’ours n’attaque pas par cruauté

Contrairement à certaines idées reçues, l’ours n’attaque généralement pas par agressivité gratuite. Il ne chasse pas l’humain. Dans la grande majorité des cas, une attaque est une réaction à une situation de stress, de surprise, de défense… ou de faim, qui joue ici un rôle central.

Les ours japonais dépendent fortement de certaines ressources naturelles, en particulier les glands et les faînes produits par les hêtres et les chênes. Or, ces ressources suivent des cycles irréguliers. Certaines années, la production est extrêmement faible. Lorsque cela se produit, les ours ne parviennent pas à constituer suffisamment de réserves avant l’hiver. Ils sont alors contraints de chercher de la nourriture ailleurs.

L’alpiniste et écologiste Ken Noguchi a notamment rapporté le cas d’un ours abattu dont l’estomac contenait des restes humains. Il précisait surtout que l’animal était anormalement maigre pour la saison, presque dépourvu de graisse. Un ours dans cet état, à l’approche de l’hiver, est un animal qui sait qu’il ne survivra pas sans manger rapidement.

Dans ce contexte, les zones humaines deviennent une source de nourriture tentante. Les ours sont attirés par ce que les humains laissent, souvent sans s’en apercevoir : poubelles mal sécurisées, composts, fruits tombés au sol, vergers abandonnés, résidus agricoles, nourriture destinée aux animaux. Le problème, c’est que l’ours apprend très vite. S’il trouve plusieurs fois de la nourriture près des habitations, il s’habitue à cette source facile. Et une fois cette habitude prise, il revient.

La transformation silencieuse des campagnes japonaises

À ce phénomène s’ajoute une transformation profonde des zones rurales japonaises. Le vieillissement de la population, l’exode rural et l’abandon progressif des terres agricoles ont profondément modifié le paysage. De nombreux champs ne sont plus entretenus. Des parcelles de forêt ou de terrain sont abandonnées faute de moyens ou de repreneurs. Peu à peu, ce qu’on appelait autrefois les zones tampons disparaît. Ces zones tampons (champs ouverts, terrains dégagés, espaces intermédiaires entre la forêt et les habitations) jouaient un rôle essentiel. Elles limitaient les rencontres, car les ours ne pouvaient pas s’y dissimuler facilement. Mais lorsque ces espaces sont laissés à l’abandon, la végétation reprend ses droits. Des friches apparaissent, formant de véritables corridors écologiques qui permettent aux animaux de circuler discrètement de la montagne jusqu’aux villages.

Le déclin des chasseurs traditionnels matagi

Un autre élément important entre en jeu : le déclin de la culture des matagi3,4, les chasseurs traditionnels d’ours. Historiquement présents dans le nord du Japon, les matagi entretenaient un lien très fort avec leur environnement. Leur pratique n’avait rien à voir avec la chasse moderne industrielle. Elle reposait sur une philosophie proche de visions animistes, que l’on retrouve également chez les Ainu, le peuple du nord du Japon.

L’ours n’y était pas vu comme un simple nuisible, mais comme un esprit de la montagne, une vie puissante à respecter. La chasse était encadrée par des rituels, des prières, et surtout par un principe fondamental : ne rien gaspiller. Prendre une vie impliquait une responsabilité morale.

Aujourd’hui, cette culture est en déclin. Les matagi vieillissent, leur savoir se transmet de moins en moins, et les chasseurs qualifiés se font rares. Résultat : lorsqu’une situation devient critique, il y a moins de personnes capables d’intervenir rapidement et efficacement. Les autorités passent alors très vite des tentatives d’éloignement aux mesures d’urgence, souvent synonymes d’abattage.

Des solutions existent, au-delà de l’abattage

La chasse est un sujet de débat, au Japon comme ailleurs. Sans entrer dans cette controverse, il est important de rappeler qu’il existe de nombreuses solutions à mettre en place avant d’en arriver à l’élimination systématique des animaux.

À court terme, la mesure la plus efficace reste la suppression des attractifs : meilleure gestion des déchets, des composts, des résidus agricoles, débroussaillage autour des villages, installation de clôtures, patrouilles locales régulières.

À long terme, la clé se trouve sans doute dans la gestion forestière. Le Japon est un pays extrêmement boisé : environ 67 à 68 % de son territoire est couvert de forêts5. Mais ces forêts ne sont pas toutes adaptées aux besoins de la faune. Après la Seconde Guerre mondiale, de vastes zones ont été transformées en plantations de conifères (cèdre du Japon, cyprès japonais) pour répondre à la demande en bois6. Aujourd’hui, environ 40 % des forêts japonaises sont des forêts plantées, souvent en monoculture. Or, ces forêts offrent beaucoup moins de nourriture naturelle que les forêts mixtes ou feuillues.

Restaurer progressivement des forêts capables de nourrir les animaux recréerait de véritables zones cœur pour la faune, des zones humaines sécurisées, et des zones tampons fonctionnelles. C’est une stratégie longue, coûteuse, mais indispensable pour une coexistence durable.

Voyager au Japon : comment réduire les risques

Si vous voyagez dans des régions concernées, quelques règles simples permettent de réduire considérablement les risques.

  • Informez-vous toujours avant de partir. Des panneaux signalent la présence possible d’ours, et des alertes locales sont régulièrement diffusées7.
  • Évitez de randonner seul, surtout à l’aube et au crépuscule. Faites du bruit dans les zones de faible visibilité, ne laissez aucune nourriture accessible, et utilisez des sacs hermétiques pour vos déchets. Une clochette, un sifflet, et dans certaines régions un spray anti-ours peuvent être utiles.
  • Si vous croisez un ours, restez calme. Dans la plupart des cas, il vous a déjà repéré et s’éloignera de lui-même. S’il ne vous a pas vu, signalez doucement votre présence et reculez lentement. Ne courez pas, ne criez pas, et ne lui tournez jamais le dos.
  • Enfin, en cas d’attaque, bonne chance !

Sources :

  1. https://news.web.nhk/newsweb/na/na-k10015001831000
  2. https://www.env.go.jp/nature/choju/effort/effort12/kuma-situation.pdf
  3. https://nanmoda.jp/2017/11/1256/
  4. https://www.akita-gt.org/data/bunka/matagi/matagi-02.htm
  5. https://www.env.go.jp/en/nature/npr/ncj/section1.html
  6. https://www.japanfs.org/en/news/archives/news_id027771.html
  7. https://www.env.go.jp/nature/choju/docs/docs5-4a/

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